Les origines de l’alcool · Épisode 1.3

Égypte : boire avec les dieux

Mindrink ScienceÉpisode 1.3Histoire fondée sur la recherche

Plaisirs, mises en garde et ivresse sacrée dans l’Égypte ancienne

Dans une peinture funéraire thébaine du XIVe siècle av. J.-C., une femme tend du vin au sculpteur Nebamun, assis au milieu de sa famille. Elle l’invite à boire et à « passer une heureuse journée ». Cette invitation place le vin parmi les plaisirs que le défunt souhaitait préserver après sa mort, avec le geste de l’offrir et la compagnie de ceux qui le partageaient.[1]

Les textes égyptiens ne donnent pourtant pas tous de l’ivresse une image aussi accueillante. Des scribes l’associent aux paroles humiliantes, aux blessures et à l’abandon des devoirs.[9][10] Ailleurs, une inscription royale nomme un « portique de l’ivresse » consacré à une déesse, tandis qu’un chant exprime le désir de s’enivrer en son honneur.[12] Comment l’alcool pouvait-il entrer dans une vie jugée désirable malgré ses dangers reconnus, et comment l’ivresse pouvait-elle être délibérément recherchée dans le culte ?

Les tombes et les temples des environs de Thèbes, près de l’actuelle Louxor, conservent ces regards contrastés du Nouvel Empire, environ 1550–1070 av. J.-C. Avec les avertissements littéraires et un document villageois fragmentaire, ils nous rapprochent des personnes qui fabriquaient les boissons, les servaient, les partageaient ou les jugeaient.

Fac-similé de Nina de Garis Davies montrant une femme offrant du vin au sculpteur Nebamun assis.
Nebamun recevant du vin dans sa tombe à Thèbes, TT181, vers 1386–1330 av. J.-C. Fac-similé peint par Nina de Garis Davies en 1916. Image: The Metropolitan Museum of Art, 30.4.106, Rogers Fund, 1930. Public domain / CC0.

L’alcool dans une vie heureuse

La bière au quotidien

Environ six siècles avant la peinture du banquet de Nebamun, la bière figurait déjà parmi les biens nécessaires à une existence confortable après la mort. Vers 1980 av. J.-C., un modèle réduit de boulangerie et de brasserie fut placé dans la tombe de Meketre, intendant royal enterré à Thèbes. Dans un bâtiment de bois de moins d’un mètre, des personnages peints écrasent et moulent le grain, travaillent auprès de cuves et manipulent des jarres. Le pain et la bière sont produits dans des pièces attenantes, comme deux composantes d’un même approvisionnement.[2]

Avant de pouvoir offrir une coupe, il fallait préparer le grain, surveiller le mélange et remplir les récipients. Le confort de Meketre dépendait de ceux qui accomplissaient ces gestes. Un atelier entier a été réduit à une maquette pour l’accompagner dans sa tombe, où les ouvriers continueraient symboliquement à travailler pour lui.

Comme le pain, la bière constituait une provision dont Meketre voulait assurer la continuité après sa mort. Sa présence dans le modèle témoigne avant tout du désir d’être bien approvisionné, plutôt que d’une recherche de l’ivresse.

Personnages de bois peints travaillant dans les pièces attenantes de la boulangerie et de la brasserie miniatures de Meketre.
Modèle funéraire d’une boulangerie et d’une brasserie provenant de la tombe de Meketre à Thèbes, vers 1981–1975 av. J.-C. Image: The Metropolitan Museum of Art, 20.3.12, Rogers Fund and Edward S. Harkness Gift, 1920. Public domain / CC0.

Une source de plaisir

Dans la tombe de Paheri, à Elkab, au XVe siècle av. J.-C., la boisson n’est plus seulement une provision : elle anime les rapports entre les convives. Une femme nommée Amen-sat refuse d’abord de boire, mais une servante l’exhorte à célébrer et à boire jusqu’à l’ivresse. Une autre invitée réclame dix-huit coupes de vin, car, dit-elle, son intérieur est « aussi sec que de la paille ». Ailleurs dans le décor, une servante insiste auprès d’une buveuse réticente, tandis qu’une compagne lui demande de ne pas gâcher le divertissement.[3]

Ces répliques ne sont pas la transcription d’une conversation surprise sur le vif. Elles ont été composées pour une tombe, et la demande de dix-huit coupes ne constitue pas le décompte d’une consommation réellement observée. La décoration associe néanmoins le vin à des musiciens, à une danseuse et à des femmes qui battent des mains. Elle donne ainsi forme à un banquet où certaines invitées manifestent leur enthousiasme, tandis que d’autres hésitent ou refusent.[3]

Offrir du vin relève de l’hospitalité, mais l’insistance rend l’offre difficile à décliner. Accepter une coupe peut être présenté comme une façon de participer au plaisir commun ; refuser, comme le risque d’en troubler le cours. Pourtant, la scène conserve la réticence d’une invitée et ne prête pas à toutes le même appétit. La sociabilité autour du vin ne supprime ni la pression du groupe ni la possibilité d’un choix individuel différent.

À l’inverse, la femme qui demande spontanément dix-huit coupes annonce sans détour son désir de s’enivrer. Dans cette scène commandée pour une tombe, cette intention ne met pas fin au divertissement : elle prend place parmi la musique, la danse et la compagnie. L’ivresse désirée appartient ici à l’image d’une fête réussie.

Cette animation demeure encadrée par l’ordre social. John Baines observe que certains convives sont identifiés comme morts et que la taille des figures, tout comme le type de siège, indique leur rang. Les personnes privilégiées prennent place sur des chaises ; d’autres sont assises sur des nattes, dans des groupes également séparés selon le genre. Le vin circule donc au sein d’une représentation structurée par la hiérarchie, la famille et la présence des morts.[8]

Le modèle de Meketre et le banquet de Paheri préservent ainsi deux dimensions différentes de la boisson. Le premier garantit un approvisionnement en bière ; le second donne au fait de boire une vie sociale faite de parents, de serviteurs et d’artistes. Dans la tombe de Paheri, la compagnie compte autant que le vin parmi les plaisirs que l’on souhaite faire durer.

Boire ensemble

À Deir el-Medina, le village des ouvriers qui construisaient et décoraient les tombes royales près de Thèbes, une inscription conserve la trace d’une autre réunion. Reconstituée à partir de plusieurs fragments et attribuée au règne de Ramsès III ou de Ramsès IV, au XIIe siècle av. J.-C., elle enregistre les contributions apportées à une réunion où l’on buvait, associée à Hathor. La liste commence par le don d’une femme nommée Isis, puis mentionne au moins trente-trois femmes et trois hommes. Du pain figure parmi les apports, souvent à raison de cinq ou dix pains par personne.[5][15]

Nous ne savons pas exactement ce qui était célébré. Même l’identité de Hathor reste incertaine : le nom pourrait désigner la déesse ou une femme. Heidi Jauhiainen privilégie cette seconde hypothèse, car le nom est accompagné du signe représentant une figure féminine assise.[4][15]

Il faut aussi distinguer les contributions de la présence effective. La liste ne confirme pas que toutes les personnes nommées aient assisté à la réunion, pas plus qu’elle ne prouve l’ivresse de quiconque. Elle conserve cependant autre chose que les paroles composées pour une tombe : les traces d’un effort partagé, rendu visible par des noms et par ce que chacun ou chacune apportait.

Deux invitées et une jeune fille servant un liquide dans un fac-similé d’une scène de la tombe de Rekhmire.
Invitées et service dans un autre contexte : fac-similé peint en 1925 par Nina de Garis Davies d’après une scène de la tombe de Rekhmire, TT100, vers 1479–1425 av. J.-C. Il ne s’agit pas d’une représentation de la réunion de Deir el-Medina.[6] Image: The Metropolitan Museum of Art, 30.4.78, Rogers Fund, 1930. Public domain / CC0.

Les effets troublants de l’ivresse

Les effets visibles de l’excès

Les banquets funéraires ne dissimulent pas toujours les conséquences corporelles de l’alcool. Dans la tombe thébaine d’Amenemhat, vers 1479–1425 av. J.-C., un détail peint montre une convive en train de vomir dans une jarre. Le catalogue Drink and Be Merry! du Metropolitan Museum of Art interprète cet épisode comme le résultat d’une consommation excessive.[7]

John Baines examine une scène distincte, peinte vers 1400 av. J.-C. dans la tombe de Djeserkareseneb. Un homme y vomit dans un récipient prévu à cet effet. Selon Baines, un tel comportement pouvait rester admis dans le cadre du banquet, et sa représentation pouvait même introduire une note d’humour. Le contraste entre les poses retenues des autres convives et les effets désordonnés de l’alcool n’était peut-être pas entièrement sérieux.[8]

Si cette interprétation est juste, le convive malade demeure dans une scène qui célèbre le plaisir d’être ensemble. La perte de maîtrise corporelle peut être montrée, et peut-être jugée amusante, sans que toute la scène devienne une leçon contre l’alcool. Le récipient prévu à cet effet suggère que, dans la scène peinte, même les vomissements ont leur place au banquet. Cela ne rend pas la conduite admirable : représenter l’excès ne signifie pas nécessairement le condamner.

Deux dessins historiques montrant des femmes vomissant lors d’un banquet égyptien, l’une parmi des compagnes assises et l’autre soutenue par une servante.
Femmes malades lors d’un banquet. Dessins du XIXe siècle d’après des décors de tombes thébaines, publiés par John Gardner Wilkinson en 1837, vol. II, gravures sur bois 146–147, puis reproduits par H. F. Lutz en 1922, p. 99, figures 22–23. Ces images offrent une comparaison historique et ne représentent pas la scène précise d’Amenemhat évoquée plus haut.[16] Image: drawings after John Gardner Wilkinson; source scan, printed p. 99, via Wikimedia Commons. Public domain. Cropped to the two drawings; no retouching.

Le jugement et la dignité

Dans l’Instruction d’Ani, le spectacle de l’excès ne prête plus à sourire. Le texte recommande de ne pas abuser de la bière : le buveur risque de prononcer, sans en avoir conscience, des paroles qui le déshonorent, puis de tomber, de se blesser et de rester sans secours. Même ceux avec lesquels il buvait peuvent s’éloigner au moment où il aurait besoin d’eux.[9]

Cet avertissement décrit autant une situation de vulnérabilité qu’une mauvaise conduite. Il redoute les paroles du buveur, les atteintes subies par son corps et la réaction de son entourage. La compagnie qui rendait la boisson attrayante devient soudain peu fiable. Mis en regard des invitations insistantes de la tombe de Paheri, le conseil d’Ani révèle ainsi une limite de la convivialité : boire ensemble ne garantit pas que les autres porteront assistance à celui qui perd la maîtrise de lui-même.

Le manuscrit de Boulaq qui conserve ce texte date de la XXIe dynastie, soit aux XIe–Xe siècles av. J.-C. environ, mais la composition est tenue pour antérieure, sans qu’une date exacte soit établie. L’œuvre appartient à une tradition d’instructions consacrées à la manière de vivre et de se conduire. Elle ne consigne pas un accident réel dont un buveur aurait été la victime. L’auteur choisit une issue alarmante — paroles honteuses, chute, blessure et abandon — afin de rendre son conseil plus persuasif.[9]

Des devoirs délaissés

Vers 1200 av. J.-C., une réprimande copiée sur le Papyrus Anastasi IV s’adresse à un élève scribe qui aurait abandonné l’écriture pour le plaisir. Il déambule en empestant la bière. Comparé à un bateau dont le gouvernail fonctionne mal, il est accusé de ne plus savoir se diriger comme il le devrait.[10]

Le reproche ne se limite pas à demander davantage de modération pendant les heures de travail. Le locuteur condamne le vin et exhorte l’élève à renoncer à boire. Cette position est bien plus intransigeante que les encouragements adressés aux invitées dans la tombe de Paheri : ce qui y était présenté comme une manière de prendre part à la fête devient ici le signe d’un échec.[10]

La boisson a remplacé la discipline attendue d’un futur scribe. Le passage demeure cependant une admonestation littéraire, et non le dossier disciplinaire d’un élève identifié. Sa sévérité tient aux attentes attachées à la formation : le plaisir recherché par l’invitée de Paheri est transformé en gaspillage des capacités d’un jeune homme qui devrait apprendre à écrire.

Les images de banquet et les textes d’instruction ne s’opposent donc pas comme l’acceptation pure et simple de l’ivresse à sa condamnation absolue. Dans une peinture, la perte de maîtrise corporelle peut participer à l’humour de l’occasion ; dans la réprimande, elle soutient une accusation et une demande de changement. Ani fait des paroles incontrôlées, de la blessure et de l’abandon autant de raisons de craindre l’excès. Une situation peut sembler comique tout en donnant du poids à une critique : humour et désapprobation ne s’excluent pas. La différence tient à l’usage qui est fait de la détresse du buveur, selon qu’elle reste un épisode du banquet ou devient un argument destiné à modifier sa conduite.

La dimension sacrée de l’ivresse

L’ivresse sauve l’humanité

Dans le récit appelé La Destruction de l’humanité, le dieu Rê, vieillissant, affronte la rébellion des humains et envoie sa fille Hathor les punir. Lorsque le massacre menace les survivants qu’il souhaite finalement épargner, il fait mélanger de la bière à de l’ocre rouge et ordonne que le liquide soit répandu sur le sol. Hathor boit ce liquide couleur de sang jusqu’à l’ivresse, ce qui met fin au massacre.[11]

Cet épisode appartient au Livre de la Vache céleste, dont la version conservée la plus complète fut inscrite au XIIIe siècle av. J.-C. dans la tombe du pharaon Séthi Ier. L’action se situe dans le temps divin. Elle participe à un récit plus vaste qui explique la séparation des dieux et des humains ainsi que la réorganisation du cosmos.[11]

Pour les humains menacés, l’ivresse de Hathor constitue un répit. La bière modifie l’état de la déesse et, par là même, le destin de l’humanité, au moment où la punition déclenchée par Rê échappe à sa première finalité. La perte de maîtrise redoutée par les textes scribaux reçoit ici une fonction salvatrice. Il ne faut pas pour autant transformer ce mythe en compte rendu d’une cérémonie humaine : il offre un récit religieux dans lequel l’ivresse empêche une déesse dangereuse de poursuivre ses violences.

Une place pour l’ivresse au temple

Entre 2004 et 2007, une expédition réunissant l’université Johns-Hopkins et des partenaires égyptiens découvrit des tambours de colonnes sous la partie occidentale du temple de Mout, au sud de Karnak, à Thèbes, non loin du Nil. Ces fragments appartenaient à un édifice associé à Hatshepsout et à Thoutmôsis III, vers les années 1470 av. J.-C. Dans la traduction de Betsy Bryan, la dédicace affirme que Hatshepsout construisit pour Mout un « portique de l’ivresse » à colonnes.[12]

Ces vestiges ne forment pas une salle intacte qui permettrait de reconstituer le déroulement d’un festival. Ce sont des fragments architecturaux portant le nom d’un bâtiment. Ils montrent néanmoins que la dédicace royale accordait à l’ivresse une place dans le temple de la déesse. À la différence de la réprimande adressée au jeune scribe, la dédicace n’associe pas l’ivresse à la honte : elle l’associe à un édifice qu’une souveraine estimait digne d’être offert à une divinité.

La divinité honorée était Mout, et non la Hathor du récit de la destruction de l’humanité. Mout était toutefois étroitement associée à Sakhmet, la déesse à tête de lionne, dont les pouvoirs pouvaient aussi bien nuire que protéger. Les nombreuses statues de Sakhmet réalisées sous Amenhotep III, au XIVe siècle av. J.-C., ont été interprétées comme les éléments d’un effort prolongé pour apaiser cette puissance redoutable.[13]

Statue assise de Sakhmet à tête de lionne.
Sakhmet, règne d’Amenhotep III, vers 1386–1347 av. J.-C. Image: The Metropolitan Museum of Art, 15.8.2, Gift of Henry Walters, 1915. Public domain / CC0.

La dédicace du portique n’en décrit pas les cérémonies. Un calendrier festif de l’époque ptolémaïque, postérieur de plus d’un millénaire à Hatshepsout, mentionne une bière teinte en rouge qui réjouit le cœur de Mout et apaise sa colère. Cette source tardive ne livre pas le programme exact du bâtiment beaucoup plus ancien. Le mythe ne prouve pas davantage qu’une cérémonie organisée dans le portique rejouait l’ivresse de la déesse : l’édifice de Hatshepsout est antérieur aux copies conservées du Livre de la Vache céleste, même si l’histoire elle-même peut être plus ancienne.[11][12]

Boire ensemble pour célébrer les dieux

Un chant inscrit dans la tombe thébaine TT78, au début du XIVe siècle av. J.-C., rapproche plus directement la fête religieuse d’un désir humain d’ivresse. Cette tombe appartenait à Horemheb, un scribe militaire qui vécut sous Thoutmôsis IV, et non au pharaon homonyme d’une époque postérieure. Le chant évoque la célébration, la parure et la joie. Dans la traduction de Betsy Bryan, il annonce le retour de Mout et décrit ses joueuses de sistre « désirant l’ivresse dans une coupe d’or ».[12]

Le sistre est un hochet rituel dont on joue en le secouant.[14] Les invitations à se parer et à participer joyeusement à la fête donnent son contexte au désir des musiciennes. Il ne s’agit pas simplement de servir une boisson : au retour de la déesse, l’ivresse elle-même est attendue avec plaisir.

Betsy Bryan interprète de tels chants comme l’indice que les célébrants cherchaient, par l’ivresse, à rencontrer une déesse et, dans les célébrations funéraires, les morts. Selon cette lecture, l’ivresse promettait davantage que le plaisir du groupe : elle ouvrait la possibilité d’approcher des êtres habituellement hors de portée des humains. Elle pouvait ainsi répondre à une aspiration religieuse, au lieu de seulement perturber les devoirs ordinaires comme dans les critiques scribales. Cette interprétation porte sur les espoirs des célébrants, non sur l’expérience vécue par chacun.[12]

Le chant de TT78, le récit mythique et la dédicace architecturale ne doivent pas être fondus en une cérémonie unique. Le chant exprime un désir humain ; le mythe met en scène une déesse ; l’inscription nomme un bâtiment. Rien ne situe l’action du chant dans le portique de Hatshepsout. Ensemble, toutefois, ces sources donnent à l’ivresse une place dans la vie religieuse que les seuls avertissements contre l’excès laisseraient invisible. Leur apport commun réside précisément dans leurs manières différentes de relier un état altéré au pouvoir divin et aux espoirs humains.

Le culte réunissait aussi des personnes. Il fallait jouer de la musique, servir des boissons et organiser le rassemblement. Le plaisir de la compagnie pouvait accompagner la recherche de la faveur divine sans lui faire concurrence. Lors des processions festives, les images des dieux pouvaient quitter les sanctuaires réservés et suivre des parcours accessibles à un public plus large, même si l’intérieur des temples demeurait fermé à la plupart des gens.[7]

Les sources conservées laissent pourtant une grande partie de cette vie sociale hors d’atteinte. Le modèle de Meketre montre les brasseurs au travail sans livrer leurs pensées. Les paroles des invités de Paheri ont été choisies pour eux. L’élève scribe est réprimandé sans pouvoir répondre, et les fragments de Deir el-Medina n’offrent qu’un aperçu d’une autre réunion. Beaucoup de personnes ont fabriqué, servi et partagé des boissons sans laisser de récit qui soit parvenu jusqu’à nous.

Vivre avec une boisson puissante

La coupe tendue à Nebamun promet le plaisir et la compagnie. Pour l’élève scribe du Papyrus Anastasi IV, perdre la maîtrise de soi signifie au contraire échouer à devenir ce que l’on attend de lui. Dans le chant consacré à Mout, le désir d’ivresse appartient à la célébration de la déesse.

Les avertissements contre la blessure, l’humiliation et l’abandon des responsabilités ne perdent rien de leur force à côté du chant religieux. Là où l’Instruction d’Ani décrit un buveur laissé sans aide, Betsy Bryan voit, dans le chant, des célébrants qui espèrent approcher le divin. Le changement de conscience qui rendait l’ivresse inquiétante ailleurs pouvait ainsi devenir une raison de la rechercher dans le culte.

Références

  1. The Metropolitan Museum of Art. Nebamun Receiving Wine, 30.4.106. Nina de Garis Davies, fac-similé de 1916 ; original dans TT181, vers 1386–1330 av. J.-C. Notice de l’objet. L’invitation citée en ouverture suit la traduction anglaise du musée.
  2. The Metropolitan Museum of Art. Model Bakery and Brewery from the Tomb of Meketre, 20.3.12, vers 1981–1975 av. J.-C. Notice de l’objet.
  3. Tylor, J. J., and F. Ll. Griffith. The Tomb of Paheri at El Kab. London: Egypt Exploration Fund, 1894, pp. 23–26, en particulier p. 25, planche VII. Publié avec Ahnas el Medineh d’Édouard Naville. Édition conservée à l’université.
  4. Donker van Heel, Koenraad. “Women Can Party Too.” In Mrs. Naunakhte & Family: The Women of Ramesside Deir al-Medina. Cairo: American University in Cairo Press, 2016, pp. 137–148. Résumé de l’éditeur, qui présente différentes interprétations de la réunion.
  5. Demarée, Rob, Kathrin Gabler, and Stéphane Polis. “A family affair in the community of Deir el-Medina: gossip girls in two 19th dynasty letters.” In Svenja A. Gülden, Tobias Konrad, and Ursula Verhoeven, eds., Ägyptologische „Binsen“-Weisheiten IV: Hieratisch des Neuen Reiches: Akteure, Formen und Funktionen. Stuttgart: Franz Steiner Verlag, 2022, pp. 43–126, en particulier p. 105 et notes 195–196. Notice institutionnelle; article en accès libre. Ostracon reconstitué : O. Cairo CG 25705 + O. IFAO 1322 + O. Varille 38 + O. DeM 10363.
  6. The Metropolitan Museum of Art. Women at a Banquet, 30.4.78. Nina de Garis Davies, fac-similé de 1925 ; original dans la tombe de Rekhmire, TT100, vers 1479–1425 av. J.-C. Notice de l’objet.
  7. Stünkel, Isabel. Drink and Be Merry!. Catalogue d’accrochage, 2019–2021. The Metropolitan Museum of Art. Catalogue, en particulier p. 1 de la pagination imprimée / p. 6 du PDF.
  8. Baines, John. “Not Only with the Dead: Banqueting in Ancient Egypt.” Studia Universitatis Babeş-Bolyai, Historia, 2014, pp. 1–34, en particulier pp. 8–9. Notice de l’Oxford Research Archive; copie de l’article en accès libre.
  9. Dils, Peter. Die Lehre des Ani, papyrus Boulaq 4, version B. Thesaurus Linguae Aegyptiae. Texte et informations sur le manuscrit; 17.6–17.9, phrases 83–90. Le texte français s’appuie sur la paraphrase anglaise de la traduction allemande du corpus.
  10. Dils, Peter. Vorwürfe an einen Schreibschüler mit zügellosem Verhalten, Papyrus Anastasi IV, recto 11.8–12.5, British Museum EA10249. Thesaurus Linguae Aegyptiae. Texte et informations sur le manuscrit; traductions des phrases, en particulier 11.8–12.2. Le texte français s’appuie sur la paraphrase anglaise de la traduction allemande du corpus.
  11. Guilhou, Nadine. “Myth of the Heavenly Cow.” UCLA Encyclopedia of Egyptology, 2010. Étude, témoins et éditions du texte, en particulier les développements consacrés au récit et au rituel.
  12. Bryan, Betsy M. The Altered State of Religion: Sekhmet and Ritual Revelries in the Reign of Amenhotep III. Conférence à l’American Research Center in Egypt, 30 septembre 2020. Transcription, PDF pp. 2–4 sur l’inscription du temple de Mout et le calendrier festif postérieur, et p. 8 sur le chant de Horemheb. Le chant de TT78 suit la traduction de Bryan du texte publié par Annelies et Artur Brack, Das Grab des Haremheb: Theben Nr. 78, 1980, planche 32a.
  13. The Metropolitan Museum of Art. Statue of the Goddess Sakhmet, 15.8.2, règne d’Amenhotep III, vers 1386–1347 av. J.-C. Notice de l’objet.
  14. The Metropolitan Museum of Art. Arc sistrum of Tapenu, chantress of Sobek of Khenyt, 68.44. Notice de l’objet et présentation de l’instrument.
  15. Jauhiainen, Heidi. “Do Not Celebrate Your Feast Without Your Neighbours”: A Study of References to Feasts and Festivals in Non-Literary Documents from Ramesside Period Deir el-Medina. Thèse de doctorat, université d’Helsinki, 2009, pp. 259 et 281. Notice universitaire; thèse intégrale.
  16. Wilkinson, John Gardner. Manners and Customs of the Ancient Egyptians, vol. II. London, 1837, p. 167, gravures sur bois 146–147. Édition originale et notice de domaine public. Reproduit dans Henry Frederick Lutz, Viticulture and Brewing in the Ancient Orient (Leipzig: J. C. Hinrichs, 1922), p. 99, figures 22–23. Source de la reproduction recadrée.

Les quatre illustrations du Metropolitan Museum sont indiquées comme relevant du domaine public dans les notices du musée et sont disponibles selon sa politique d’accès ouvert / CC0. Les dessins historiques d’après Wilkinson sont une reproduction du domaine public, créditée séparément.